14 partages Hemley Boum: "Un défi à la brutalité de notre époque"

Hemley Boum: "Un défi à la brutalité de notre époque"

Lepoint Il y'a 4 jours  Source

Ateliers de la pensée Dakar. Dimanche5novembre,19h 30, à la terrasse du troisième étage de l'hôtel Djolof, face à la mer, la pleine lune éclaire la nuit et les sourires. La plupart des intervenants sont repartis, nous sommes une quinzaine à dîner avant de nous rendre à l'aéroport. Une atmosphère de fin de colonie de vacances égrène sa part de nostalgie précoce et d'émotions diffuses. Rires, étreintes, toasts accompagnent les échanges de coordonnées. Les unes et les autres promettent de se revoir bientôt, inventent des projets communs sur le socle des chantiers tissés pendant quatre jours de débats. Des rendez-vous s'organisentÂ… Le rhizome imaginé, rêvé, puis construit avec force et énergie par Felwine Sarr et Achille Mbembe étend ses racines dans un terreau propice.

Des liens maintes fois construits depuis Du Bois...

En effet, c'est cela les Ateliers de la pensée 2017: une soixantaine de chercheurs, universitaires, philosophes, artistes, des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des anglophones, francophones, experts dans la promotion des cultures, des arts et des langues africaines. Des afrodescendants, enfants triangulaires d'Afrique, d'Europe, d'Amérique et de leur corollaire d'îles qui perlent les océans.

Tous venus à ce rendez-vous pour mettre à la disposition de la communauté leur savoir, l'expérience chèrement acquise.

Tous disposés à retisser les liens maintes fois construits et rompus de l'époque de Du Bois à celle où Anta Diop, Césaire, Fanon, Damas, Mundimbè, Eboussi Boulaga et tant d'autres prônaient la liberté comme seule voie vers une fraternité essentielle et non négociable.

Les débats, les sujets débattus sont d'une rare intelligence, d'une rare intensité. Les écoles se confrontent ou s'accordent, argumentent leurs discordances, questionnent leurs expertises, bousculent les prérequis. Le public est à la hauteur de l'événement, ou est-ce le contraire? La question récurrente du «comment? Mais alors comment transformer vos belles paroles en actes de libération, en un soulagement concret, immédiat?» dit bien l'urgence, la nécessité de ce rendez-vous et l'espoir fou qu'il suscite.

«Injonction est faite d'adosser la réflexion sur le réel, ne pas penser en rond»

De fait, les afrodescendants d'aujourd'hui n'ont ni goût ni patience pour les rideaux de fumée. Pour en avoir expérimenté les funestes conséquences, ils se méfient des impostures. Cela tombe bien, car les intervenants sont eux aussi partie de ce monde meurtri par les imposteurs. Ils s'inscrivent dans une démarche critique, politique, artistique, intellectuelle, spirituelle qui leur donne une conscience aiguë des enjeux d'un monde qui tangue en même temps qu'il tend les bras à l'avenir. Il est évident pour tous que cette prise de parole particulière induit une responsabilité qui engage et impose une indispensable humilité.

Je lis le tour de force orchestré par Achille et Felwine comme un défi à la brutalité de notre époque, aux frontières qui nous enclosent, aux idées qui nous rapetissent en rabotant nos corps et nos âmes, à la frustration née de l'impuissance, au procès fait au penser grand, penser beau, penser ensemble, au procès fait à la pensée tout court. Celle destinée à poser les fondations d'une action concertée, efficace, inclusive - pour reprendre un terme à la mode qui véhicule sa part d'espérance dans l'en-commun.

Il s'agit d'un «chiche?» lancé à la cantonade, auquel deux années consécutives, des hommes et des femmes concernés, impliqués ont répondu avec enthousiasme. «Chiche! bien sûr chiche, mille fois chicheÂ…» Le gant est relevé, il va falloir assurer.

Coups de cÂœur...

À titre personnel, un immense coup de cÂœur pour le théâtre burkinabè. En Afrique aujourd'hui, les modes de gouvernement se déclinent entre une démocratie expurgée de l'idée même de souveraineté où le peuple sent bien que son vote est la légitimation factice d'un pouvoir qui prend ses ordres ailleurs. Une souveraineté construite dans une violence souterraine et non moins réelle qui exclut toute velléité de renouvellement politique.

Et tout en bas de l'échelle des gouvernements qui piétinent sans vergogne à la fois la démocratie et la souveraineté. Derrière ces concepts, une réalité: des peuples en souffrance, en débandade, inquiets, en colère. Des êtres humains animalisés, sidérés.

Carole Karemera, en Mater Dolorosa à couper le souffle, dans la pièce We Call It Love jouée le vendredi3novembre, nous rappelle, si besoin était, qu'il s'agit bien de chair, de sang et de fragile humanité. Dans ce contexte, le Burkina Faso, pays des hommes deux fois intègres par ses héros et par son peuple, démontre avec maestria que l'art irrigue, inspire une société civile engagée, résolue et déboulonne les plus inamovibles des dictateurs.

Une tendresse particulière enfin pour Haïti, île-sÂœur, corps-frère, esthétique du lien prononcée en puissance par Rodney Saint-Eloi, une renaissance obstinée, indomptable, mille fois renouvelée par la magie de l'art et la poésie.

Poésie! Et l'essentiel est dit.

* Ecrivaine camerounaise, née à Douala, auteur de "Les Maquisards", Ed. La Cheminante,22euros.

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