Tunisie: Radhi Meddeb, expert en économie - "Dans ces conditions exceptionnelles, le confinement doit être intégral et sans concession"

Allafrica - Il y'a 1 semaine  -  Voir source de l'article

Faisant face une situation inédite, la Tunisie a déclaré "la guerre" au coronavirus.

Une "guerre" où l'on a déployé tous les moyens dont on dispose. Le confinement général a été déclaré, impliquant, ainsi, une mise l'arrêt des pans entiers de l'économie nationale. Parallèlement, le gouvernement a décidé de prendre des mesures économiques qui devraient servir de filet de sécurité pour les entreprises tunisiennes, notamment les TPE et les PME, afin d'amortir le choc qu'elles vont subir.

Mais, l'instar de tous les pays touchés, l'économie risque de faire les frais de l'évolution de la pandémie. Quel est le coût économique de la pandémie? Quels sont les secteurs susceptibles d'être les plus touchés? Quelles sont les orientations qui s'offrent la Tunisie après le coronavirus ? L'expert en économie Radhi Meddeb nous en parle plus dans cet entretien.

Quel est l'impact du confinement total sur l'activité économique dans le pays ?

Il y a deux manières de mesurer l'impact du confinement, décidé, juste titre, par le Conseil de sécurité nationale, sur l'activité économique. La première est comptable. Elle mesure la valeur ajoutée qui ne sera pas produite par les secteurs concernés pendant la durée du confinement. La deuxième est économique. Elle estime le coût mais aussi les avantages de la décision de confinement, comparés l'absence de décision. Si nous prenons l'hypothèse, aujourd'hui retenue par les autorités, d'un confinement de deux semaines, celui-ci aurait un coût entre 1 et 1,5 % du PIB. Cela est important, surtout en période de vaches maigres avec une croissance poussive, attendue, avant le coronavirus, autour de 1%.

Avec le confinement, et sans autre effet, nous serions donc une croissance peut-être négative pour l'année 2020. En réalité, cette manière de calculer ne tient pas compte du coût évité de la pandémie si rien n'était fait. Et c'est l la véritable manière de calculer le coût, mais aussi les avantages, de la décision de mettre le pays en confinement. L'expérience mondiale nous montre aujourd'hui que seuls les pays, qui, très vite, ont pris conscience de l'exceptionnelle gravité de la situation, ont développé des stratégies et mis en œuvre les moyens nécessaires pour mettre l'abri leurs populations, ont pu s'en sortir avec le moins de dégâts possibles.

En l'absence de vaccin et de traitement reconnus, la plus efficace de ces stratégies consistait casser la chaîne de transmission du virus et passait nécessairement par le confinement le plus sévère. Les pays qui ont tardé le faire ont sous-estimé l'ampleur de la crise sanitaire ou ont tergiversé sur la rigueur des mesures prendre ou sur l'ampleur des moyens déployer, continuent payer un lourd tribut au fléau. Sans confinement, le coût subi par la Tunisie serait insupportable, tant en termes de vies humaines que de récession économique. Rien que pour le secteur du tourisme, les calculs sont effrayants. Nous attendions cette année 10 millions de visiteurs, devant contribuer hauteur de 10% du PIB.

Chaque million qui viendrait nous manquer impacterait notre PIB de 1% en moins. Il n'est pas difficile d'imaginer qu'en cas de pandémie non maîtrisée sur plusieurs mois, plusieurs millions de touristes attendus pourraient manquer l'appel. Le confinement était la bonne décision prendre. Il est essentiel qu'il soit appliqué avec rigueur et fermeté et qu'il concerne la quasi-totalité de la population. Il y va de notre capacité maîtriser la crise économique mais aussi de notre survie tous.

Est ce qu'il y a des secteurs qui vont être plus touchés que d'autres ?

Très clairement, les secteurs qui supposent le déplacement ou le contact direct entre clients et fournisseurs, mais également ceux forte concentration de main-d'oeuvre vont être ceux qui vont le plus souffrir des effets économiques de la pandémie. Il y aura d'abord le secteur du tourisme, avec l'hôtellerie, la restauration. Le secteur du transport souffrira également, dans ses différentes modalités, surtout l'aérien et le maritime mais également le terrestre. Les centres d'appels aussi. Plus généralement, vont être concernés les services marchands et particulièrement ceux prestant dans la proximité. L'industrie manufacturière va subir les difficultés d'approvisionnement en intrants, souvent importés, celles d'exportation face la rétraction de la demande extérieure induite par la récession attendue sur nos marchés traditionnels.

Il faut également penser aux travailleurs journaliers, sans couverture sociale, sans accès aux soins, vulnérables et fragiles qui risquent de cumuler le risque sanitaire et le risque économique, sans filet de sécurité social adapté. L'emploi des femmes étant souvent plus précaire, ces dernières risquent d'être plus impactées par la crise.

Il faut penser, enfin, aux travailleurs de l'économie informelle. Celle-ci représente une part très significative de l'économie globale en Tunisie. Elle assure près de 40% de l'emploi et répond aux besoins du consommateur, en rapport avec son pouvoir d'achat. Cette partie de l'économie va souffrir du probable tarissement des circuits de la contrebande, de la difficulté pour les têtes de réseaux de voyager et d'assurer leur approvisionnement. Le risque est que ce secteur déverse brutalement sur le marché du travail, sans crier gare, plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Il y a un autre risque auquel nous devons être attentifs, celui sanitaire de tous ceux qui travaillent dans des conditions inacceptables du point de vue de l'hygiène, de la sécurité et de la couverture sociale. Et ils sont, malheureusement, nombreux.

Comment évaluez-vous les mesures d'accompagnement qui ont été prises par le gouvernement ? Pour combien de temps vont-elles permettre aux entreprises de tenir ?

La première des mesures d'accompagnement que le gouvernement a pris et laquelle il doit continuer apporter son plus grand appui est le traitement sanitaire de la pandémie. La meilleure manière de protéger les populations vulnérables, mais aussi de sauvegarder l'emploi et les entreprises, est d'assurer la santé des populations et de les prémunir contre le risque d'une propagation non maîtrisée du virus. Dans ces conditions exceptionnelles, le confinement doit être intégral et sans concession. Au-del, le gouvernement doit réserver tous les moyens nécessaires au secteur de la santé, sans considération de coût. Les structures de la santé privée doivent être réquisitionnées au service de l'intérêt national. La gouvernance de l'hôpital public doit être revue pour lui permettre de fonctionner, non plus en un seul poste, mais en continu. La médecine froid, les actes médicaux programmés et sans urgence doivent être suspendus...