France: la douloureuse mémoire des enfants morts dans les camps de Harkis sort de l'oubli

L'employée du cimetière s'arrête devant deux fragiles monticules de terre l'abandon. "C'est ici", souffle-t-elle. "Mille fois pardon!" Abessia s'écroule en sanglots, posant doucement sa main sur la tombe de fortune de l'un de ses petits frères, dans le sud de la France.

Ce 7 août 2020 caniculaire, 57 ans après la mort de ses frères jumeaux Yahia et Abbas peu après leur naissance dans un camp de Harkis en France, Abessia Dargaid vient 68 ansde retrouver le lieu de leur inhumation: "tombes 6 et 8, rangées 22 et 25, carré musulman du cimetière de l'Ouest, Perpignan".

Avant de lancer ses recherches, il aura fallu Abessia attendre le long et acharné travail de mémoired'associations d'anciens Harkis - ces Français musulmans recrutés comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'Algérie -, d'historiens, de familles, intensifié récemment et accompagné par le gouvernement français, pour sauver de l'oubli ce pan tragique de l'histoire franco-algérienne.

Après la fuite et l'exil d'Algérie, sa mère avait accouché des jumeaux en décembre 1962, dans des conditions plus que précaires, l'infirmerie du camp de Harkis de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), 12 km de ce cimetière.

Les nourrissons, malades et transportés l'hôpital, décèderont quelques mois plus tard.Mais leurs corps ne seront pas rendus la famille. "Mon père a juste pu voir la main de Abbas son décès l'hôpital; mes parents n'ont jamais rien su des circonstances et des lieux de leur inhumation", témoigne Abessia.

Yahia, Abbas mais aussi Fatma, Omar, Djamal, Malika...

Il y a près de 60 ans, des dizaines de nouveau-nés ou très jeunes enfants morts lors de leur passage dans les camps de Harkis gérés par l'armée en France ont été enterrés sans sépulture décente par leurs proches ou par des militaires, dans les camps ou proximité, dans des champs, et pour la grande majorité, sans plaque avec leur nom, selon les récits d'historiens et les témoignages de familles recueillis lors d'une enquête de plusieurs mois de l'AFP.

D'autres, décédés l'hôpital, ont été enterrés par les autorités dans des cimetières, mais souvent sans que les familles ne soient présentes ou informéesdu devenir des corps de leurs enfants, selon ces témoignages.

Bouleversés et choqués par le dénuement des sépultures de leurs frères, Abessia, sa soeur Rahma, 70 ans, et leur frère Abdelkader, 65 ans, se recueillent au cimetière de Perpignan, au son d'uneprière aux défuntsen arabe diffusée par un portable.

Abdelkader est secoué de hoquets de larmes. "Je comprends pas... il n'y a même pas un prénom sur leurs tombes?" interroge-t-il, confus.

"Pour la première fois, on met un lieu" sur ce drame familial, confie Abessia. "Ca fait+boum boum+ dans le coeur. Mais ça ne devrait pas être permis d'enterrer quelqu'un comme ça et puis de l'abandonner, sans plaque..."

- Surmortalité infantile -

"Les Harkis", ce sont ces anciens combattants - jusqu' 200.000 hommes - recrutés comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962) qui opposa des nationalistes algériens la France.

Depuis 2001, la France leur rend chaque 25 septembre un hommage national en reconnaissance des "sacrifices consentis".

A l'issue de cette guerre, marquée par des atrocités, par la torture et qui a traumatisé les sociétés algérienne et française, les Harkis - souvent issus d'un milieu paysan et modeste - sont abandonnés par la France et nombre d'entre eux sont victimes de massacres de représailles en Algérie.

Abessia raconte ainsi comment sa famille a été victime de plusieurs attaques du Front de libération nationale (FLN) du fait de l'engagement de son frère et de son père dans l'armée française. Sa soeur montre les cicatrices d'une blessure par grenade.

Mais au lendemain des accords d'Evian de 1962 consacrant la défaite française en Algérie,le gouvernement français a rejeté le rapatriement massif de ces Harkis.

Environ 42.000 - accompagnés parfois de leurs femmes et enfants - sont transférés en France par l'armée et transitent par des camps. Quelque 40.000 autres viennent par des filières semi-clandestines ou clandestines. Au total, entre 80.000 et 90.000 personnes arrivent en France, pour la majorité entre 1962 et 1965.

En France, les Harkis et leurs familles ne sont pas considérés d'emblée par les pouvoirs publics comme des rapatriés mais comme des réfugiés. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont parquées dans des "camps de transit et de reclassement" gérés par l'armée, aux conditions de vie souvent déplorables et traumatisantes, certains entourés de barbelés et placés sous surveillance.

Et les faits, méconnus, sont l: parmi les personnes décédées dans ces camps, une grande majorité étaient des bébés morts-nés ou des nourrissons, selon les statistiques consultées par l'AFP et établies par l'historien Abderahmen Moumen, l'un des spécialistes français de la guerre d'Algérie qui travaille sur l'identification des sites d'inhumation. Depuis 2015, il est mandaté par l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG, public).

Au camp de Rivesaltes, une quinzaine de kilomètres de la Méditerranée, sur les au moins 146 personnes décédées, 101 sont des enfants, dont 86 avaient moins d'un an. Au camp de Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), ouvert de juin octobre 1962, les personnes décédées (16) sont toutes des enfants, selon un rapport officiel publié en 2018. Au camp de Saint-Maurice l'Ardoise (Gard),ce sont plusieurs dizaines d'enfants qui ont été enterrés dans le secteur, selon des associations.

"Il y a eu une surmortalité infantile certainement liée des conditions de vie difficileset une prise en charge médicale qui n'était pas la hauteur", déclare dans un entretien l'AFP Geneviève Darrieussecq, ministre française déléguée auprès de la ministre des Armées, chargée de la Mémoire et des Anciens combattants.

Selon les historiens, cette surmortalité était due aux conditions de vie très rudes des camps de tentes et de baraquements lors des hivers 1962 et 63 très rigoureux, des maladies, une épidémie de rougeole Saint-Maurice. Mais aussi l'état psychologique des mères déracinées et affaiblies par les traumatismes de la guerre et de l'exil précipité, des accouchements dans des conditions précaires.

Le drame est doublé d'une autre tragédie: avec le temps, les cimetières de ces enfants inhumés sans sépulture décente ont disparu sous les herbes folles, les ronces ou les vignes, fantômes d'un passé traumatique que les familles d'anciens Harkis ont enfoui au plus profond d'elles mêmes et que la société française a oublié.

- "Indigne" -

C'est l'histoire d'Hacène Arfi, qui a vu l'âge de six ans son père enterrer de ses mains son frère mort-né dans le camp de Rivesaltes, sans jamais avoir pu ensuite retrouver le "lieu exact".

En Algérie, il a déj assisté la tentative d'assassinat de son père, rescapé d'une attaque au couteau, et des scènes "d'égorgement de femmes et d'enfants" sur la route de l'exil.

Cette nuit de novembre 62, sa mère accouche l'infirmerie du camp de Rivesaltes, aidée par "une infirmière", mais le bébé est mort-né. L'enfant et la mère sont "ramenés sur une civièrepar des militaires" dans la nuit. Réveillé par des pleurs, Hacène reste "marqué vie" par la vision du "sang de sa mère" et du corps du bébé déposé près des chevilles maternelles.

Le lendemain matin, "deux militaires sont arrivés notre tente et ont donné une pioche mon père; ils lui ont montré l'endroit où il pouvait enterrer mon frère(...) Mon père n'a pas vraiment eu le choix", raconte Hacène.

Il assistera ensuite son père pour l'enterrement....