Michaël Ayari sur la Tunisie: «La démocratie n'est plus analysée comme un principe supérieur commun»

Lepoint - Il y'a 2 semaines  -  Voir source de l'article

Il est l'un des chercheurs les plus lus en Tunisie. Ses rapports, d'épais documents, font autorité. Ses enquêtes sur le terrain prennent le pouls des défis auxquels la jeune démocratie est confrontée. Pour Le Point Afrique, il analyse l'évolution de la Tunisie au huitième anniversaire de sa révolution.

Le Point Afrique: Comment la révolution a-t-elle pu renverser la dictature Ben Ali?

Michael Ayari: Quand ce qu'on appelle «le Printemps arabe» est arrivé, on avait un régime autoritaire en Tunisie, avec une esthétique particulière, régime hérité du mouvement de libération nationale, teinté de populisme. Régime doté d'un parti unique et d'une opposition clientélisée via des quotas qui lui étaient réservés dans des municipalités et au Parlement. On dénombrait quelques partis semi-clandestins et une société civile très faible, part celle qui était dépendante du régime. Si tous les analystes s'interrogeaient sur la durabilité de l'autoritarisme, ils étaient loin de s'imaginer l'irruption de ce bouleversement. Ils pensaient que Ben Ali n'en finissait pas de finir. De l imaginer qu'il allait tomber…

Il y avait cependant des signes avant-coureurs, liés aux questions économiques et sociales, et la question sécuritaire. Le régime perdait beaucoup de ses intermédiations. Il ne parvenait plus éteindre certains conflits sociaux, les étouffer avant qu'ils ne s'allument. On assistait également la montée des conflits entre le parti hégémonique, l'UGTT - le syndicat historique -, différents clans au pouvoir. Deux événements ont semé le doute. En janvier 2007, un groupe d'une dizaine de djihadistes est repéré Soliman. Et tout l'appareil policier est mobilisé, ce qui posait question sur la capacité du régime maintenir l'ordre, malgré son obsession sécuritaire. Et la question sociale a explosé Gafsa, en 2008, dans le bassin minier. Un mouvement extrêmement combatif qui a duré six mois, malgré un gigantesque dispositif policier et militaire. Ce furent deux coups de semonce.

Deux ans après, c'est l'immolation de Mohamed Bouazizi le17décembre2010qui déclenche la révolution?

C'était inédit. Chacun a interprété le mouvement selon sa propre grille idéologique. Certains ont vu ça comme une vraie révolution, de manière un peu romantique, avec les opprimés, les gens de l'intérieur du pays, qui se réveillent. D'autres, certains islamistes, ont vu ça comme un signe de Dieu, la fin des tyrannies, d'autres encore y virent une révolution quasi socialiste. Et certains comme une normalisation du système avec son insertion dans la mondialisation, contre des élites rentières qui étouffaient les velléités d'entrepreneuriat, en rackettant tout-va. Quand Ben Ali est parti, il y a eu une lutte pour imposer une définition de ce qui s'était passé. On a retenu qu'il s'agissait d'une révolution démocratique, comparable la chute du mur de Berlin et de l'Union soviétique. Que la Tunisie se dirigeait vers un régime politique démocratique avec une croissance économique tirée par le libéralisme. C'était l'idée générale. Les bailleurs de fonds ont alors jugé que la Tunisie était mûre pour cela et que c'était le clan Ben Ali qui était un frein, avec les élites au pouvoir qui accaparaient un tiers des richesses en rackettant le pays. Les «transitologues» - les spécialistes en transition démocratique - expliquaient que la Tunisie était prête. Taux de scolarisation, nombre de diplômés du supérieur, les droits acquis pour les femmes, la transition démographique… Il suffisait que Ben Ali s'en aille pour que...