14 partages Musique: quand Marie-Galante réveille son Afrique avec Terre de Blues

Musique: quand Marie-Galante réveille son Afrique avec Terre de Blues

Lepoint Le 2018-06-18  Source

Aux stands de restauration, les marmites des plats typiques de Marie-Galante, comme le chaudage (chodaj»), un ragoût de viande épicé, ou le bébélé, une soupe de tripes et de légumes, diffusent leurs effluves et régalent les festivaliers. Une averse tropicale mêlée d'un vent tiède fouette la crinière des cocotiers, mais il en faut plus pour décourager le public, animé reprendre en chœur les chansons de l'ambassadrice du zouk, la chanteuse martiniquaise Jocelyne Béroard.

Accompagnée de ses musiciens, elle interprète ses compositions ainsi que celles de Kassav», son célèbre groupe originaire de Guadeloupe qui a inventé le zouk il y a près de40ans. Derrière le caractère très dansant et festif du zouk (mot qui la base désignait «bal», «soirée dansante»), il ne faut pas oublier leurs textes, évoquant l'identité antillaise, questionnant les origines, la place des Antillais face au pouvoir central. Cette musique, dont Miles Davis était un grand amateur, brassant plusieurs influences caribéennes, Kassav» l'a portée et diffusée travers le monde entier, et l'a toujours chantée en créole malgré les pressions extérieures.

Béroard: «J'exhorte les gens ne pas oublier leurs aïeux»

Jocelyne Béroard constate avec regret l'appauvrissement musical et artistique du genre ces dernières décennies. «Beaucoup n'ont pas compris notre travail: ils ont juste repris la branche du zouk love, devenu une sorte de variété, ils lui ont enlevé sa langue, le créole.… Je suis désolée d'entendre des artistes utiliser la même base rythmique pour différentes mélodies. Or le zouk est multiple, avec différents tempos, il invite le rock, le funk, le reggae, la country, la biguine... tout en gardant son âme. C'est sa richesse! Malheureusement, si on est les seuls défendre ça, le style balbutie et s'affaiblit. Seule l'Afrique a su se l'approprier. Les gamins jouent au balafon notre tube «Zouk la sé sèl médikaman nou ni» comme des maestros!» En ce mois de mai célébrant le 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage en France, elle ne manque pas de chanter «Eti La Yo Yé», dédiée aux ancêtres.

«J'exhorte les gens ne pas oublier leurs aïeux. Un champ de cannes sucre est un lieu de mémoire. C'est l'esclavage qui a créé cette notion de race supérieure ou inférieure, et engendré le racisme dont on subit les ravages encore aujourd'hui.» La chanteuse soutient le projet d'édifier dans le jardin des Tuileries Paris un mémorial des noms attribués aux 200000 esclaves devenus libres après le décret de l'abolition de l'esclavage de 1848. «C'est nécessaire, car l'esclavage s'est passé hors de l'Hexagone, dans les îles Caraïbes. Beaucoup de Français ne se sentent pas concernés par une histoire qui a eu lieu 6,000 km. Car ils ne la connaissent pas, ou vaguement. Or, autour d'eux, des gens en sont les héritiers. Je ne vois pas pourquoi on apprendrait les victoires de Napoléon et les affluents de la Seine et pas ces territoires qui font partie de la République.»

 ©  Astrid Krivian
Fanm Ki Ka, l'expression féminine du gwo-ka, qui regroupe chants, danses et rythmes aux tambours. © Astrid Krivian

Terre de blues se tient dans l'habitation Murat

C'est justement dans un lieu de mémoire que se déroule le festival Terre de blues, l'emplacement d'une ancienne sucrerie, l'habitation Murat. Au XIXe siècle, pendant la période esclavagiste, c'était la plus importante de Guadeloupe. La demeure du maître, transformée en écomusée sur l'histoire sucrière, domine la petite colline, tandis qu'en contre-bas subsistent les vestiges du moulin, la cheminée, et l'atelier de transformation de la canne. Organisée par les élus locaux avec la collaboration de l'office du tourisme, cette manifestation, créée en 2000, où se sont produits Salif Keïta, Manu Dibango ou encore Miriam Makeba, attire chaque année près de 15000 festivaliers lors du week-end de la Pentecôte. La programmation cultive la mémoire des liens historiques et culturels entre l'Afrique, les Caraïbes et les Etats-Unis autour des musiques africaines, caribéennes, afro-américaines.

Marie-Galante, l'île aux cent moulins

Depuis Pointe--Pitre, il faut une heure de bateau pour rejoindre cette petite île rurale de Marie-Galante, ses belles plages sauvages, ses cocotiers la silhouette parfois malmenée par les cyclones, penchés au-dessus de ses eaux turquoise. Surnommée «l'île aux cent moulins» en raison de ses moulins vent qui broyaient la canne sucre dès le XVIIIe siècle, Marie-Galante a son économie qui repose toujours sur l'exploitation agricole de la canne sucre, et sur la pêche. Soucieuse de protéger son environnement naturel, elle se préserve de l'industrie touristique et hôtelière.

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